De la Stratégie

Alexandre Serain Shvaloff



De la Stratégie-III - Tactique et Manœuvres


III-1 Différences

Le but de ces courts chapitres est de répondre à des questions que me posent depuis des années, des politiques et cadres supérieurs dans le cadre d’un coaching abordant l'analyse stratégique et la création, la gestion, la finalisation des projets complexes. Maîtriser la Stratégie exige de la lecture et l’apprentissage de l’histoire et de la géopolitique en détail, comme les approches philosophiques, la dialectique économique, sociologique et psychologique mais ici, nous allons continuer à présenter seulement les notions de base.

Nous avons déjà présenté la notion d'enjeu. Ayant reçu quelques questions sur le sujet, je me permets de faire une courte explication sur les différences entre "tactique" et "stratégie". Le mot tactique vient du grec "taktikos". Il désigne à l'origine, l'ordre, la disposition des troupes avant la bataille selon le dictionnaire de l'Académie Française. Il s'agit d'une ou d'un ensemble de dispositions opérationnelles adaptées au théâtre des opérations comme la ruse, les connaissances des techniques d'attaque et de la défense, des mouvements adaptatifs des troupes dont nous allons parler ultérieurement.

Une parenthèse s'impose afin de vous présenter la notion de logistique qui se conjugue très souvent avec la tactique. La logistique est la science des mouvements et des ravitaillements. Toutes les deux, la logistique et la tactique, se rapportent à la combinaison des choses matérielles et présentent un caractère concret, opérationnel. La logistique étant calculable et planifiable d'avance, elle demeure assez analogue à l’art de l’ingénieur.

Appliquée à la vie civile, une tactique peut concerner des questions comme
    • comment louer un stand d'exposition;
    • programmer une campagne de promotion des ventes avec des éléments équivalents des armes comme rééditer un prospectus adapté à la nouvelle offre, assurer la formation des vendeurs sur des technologies digitales etc.;
    • programmer une campagne de presse pour promouvoir un amendement ou un projet de loi en utilisant des militants ou en louant des services des sociétés de prestations pour une diffusion de poids sur des réseaux sociaux etc.


Pour que notre exemple devienne plus parlant, imaginons que nous allons lancer un nouveau produit. La campagne de presse, la présence sur des salons, l'organisation de l’événementiel nécessaire, créer un site web dédié etc. seront nos tactiques comme le déplacement des chars et de l'infanterie, couplé à l'action des avions vers les bases aériennes adversaires. Prenons le cas de la création d'un site web, pour mettre en œuvre cette tactique, une des premières choses à faire est de trouver des informaticiens qui soient capable de programmer un site selon nos désirs. Les langues informatiques, les différentes présentations graphiques que ces informaticiens utiliseront seront alors des "manœuvres". La stratégie réside dans la vision de notre poids sur le marché dans les 10 ans à venir au niveau international.

Ainsi une tactique s'opère à un niveau inférieur à la stratégie et ne reflète qu'une vision à court terme à visée adaptative des actions. Dans le domaine militaire, elle a deux objectifs principaux: a) protéger ses propres troupes et b) détruire celles de son adversaire. La tactique se fond sur des manœuvres dont le but est d'orienter les troupes contre l'ennemi, soit pour l'attaquer, soit pour l'éviter etc., souvent pour accomplir plusieurs de ces opérations en même temps.

La stratégie a une vision globale et à long terme fondée sur des conceptions hypothétiques de l'avenir. Elle imagine des futurs probables. Les tactiques en revanche ne sont que des protocoles d'actions.


III-2 Méthodes

Quand on veut éviter une guerre totale et frontale dont les dépenses en matériel, en argent et en homme ne justifient pas les bénéfices que l'on peut en tirer, il serait nécessaire d'imaginer des méthodes utilisant des moyens limités. On peut en citer quelques unes:
    • La pression indirecte : utilisation de la diplomatie (Bad Godesberg et Munich);
    • La pression économique (pression économique contre l’Italie en 1936; contre la Corée du Nord, 2005-2020; Contre l'Iran en 2019 etc.);
    • Des manœuvres politiques (induction de soulèvement populaire susceptible d’entraîner une intervention internationale comme pour les Sudètes en 1938, en Chili 1973 etc.);
    • La lutte totale prolongée de faible intensité militaire proposée par Mao Tse Tung. C’est la naissance de la méthode tactique dite de "guerre hybride ou asymétrique". A l'origine, cette méthode émane d'un ensemble de tactiques utilisant peu de moyens dont disposent les populations autochtones ou des groupes belligérants. On peut associer à cette méthode, les Vietcongs, Al-Quaïda et les nébuleuses islamistes. Nous sommes devant une modélisation d'un conflit de longue durée, visant à réaliser l’usure morale, les petites pertes en homme et en matériel et la lassitude de l’adversaire;
    • La menace directe pour la dissuasion de l'adversaire, particulièrement en vogue depuis l’invention de l’arme nucléaire.

Bien entendu, ces méthodes sont combinatoires et s'utilisent d'une façon séquentielle et concomitante.

Selon Clausewitz (1),
La tactique est la théorie relative à l'usage des forces armées dans l'engagement, la stratégie est la théorie relative à l'usage des engagements au service de la guerre.

Pour le génie français de la stratégie, le Général Beaufre (2)
La stratégie est l'art de faire concourir la force à atteindre les buts de la politique; la tactique est l'art d'employer les armes dans le combat pour en obtenir le meilleur rendement.

Le Général Beaufre a décrit, avec excellence, les éléments de la décision stratégique. (3) Pour Beaufre, toute solution stratégique se rapporte à trois "axes de coordonnées", le temps, le lieu et la quantité de forces matérielles et morales qui définissent une situation instantanée mettant en jeu un facteur complexe, le manœuvre, composé de successions des situations.

Le facteur manœuvre est celui qui résulte de la dialectique de la lutte, de l’escrime abstraite des deux combattants. La comparaison avec l’escrime permet de reconnaître immédiatement un certain nombre de types d’actions et de réactions :

    • Offensivement "attaquer", l'opération qui peut être préparée ou suivie par les actions de "menacer", "surprendre", "feindre", "tromper", "forcer", "fatiguer" et "poursuivre", soit huit types;
    • Défensivement "se garder", "parer", "riposter", "dégager", "esquiver", "rompre", soit six types;
    • De même, en ce qui concerne les forces, on peut concevoir cinq types de décisions : "concentrer", "disperser", "économiser", "augmenter", "réduire".
Général Beaufre écrit:
- Ces considérations, en parlant de l’escrime, peuvent paraître au premier abord n’avoir que de lointains rapports avec la stratégie moderne. Il n’en est rien.

Et si vous mettiez en œuvre une comparaison avec les opérations dans votre branche d'activité ?


III-3 Jeux Sérieux

Imaginons un instant que nous sommes à la tête d'un grand pays fondé sur une vision du monde millénaire qui nous incite, anime à devenir la première puissance mondiale. Nous possédons des mines que tout le monde nous envie et considérées comme une ressource stratégique. Une ressource stratégique, comme vous le savez, est une ressource rare, perçue comme généralement ayant une productivité attendue supérieure à son coût et pouvant peser non seulement sur notre puissance politico-économique mais aussi sur le développement technologique des pays concurrents.
Admettons également que ces mines existent dans des petits pays politiquement fragiles. Si notre stratégie est de régner dans le monde, nous devons contrôler le marché de ces minerais afin de peser sur le développement technologique des pays adverses ou concurrents. Notre but sera de pouvoir proposer des technologies avant les autres, limiter le développement dans d'autre pays.
L'investissement de l'argent gagné afin de doter notre armée des nouvelles armes et d'augmenter notre influence à travers le monde pour devenir le premier pays au monde dans le siècle à venir fera partie de notre stratégie englobante. Pour ce faire, une série de tactiques logiques que l'on peut imaginer et mettre rapidement en œuvre pourrait comprendre ces démarches:

    • Localiser dans quels autres pays nos minerais rares existent également;
    • Evaluer leurs forces et faiblesses;
    • Etudier profondément le fonctionnement politique, historique, sociologique ethnique et psychologique de la société;
    • Générer des tactiques adaptatives à la vie politique pour chacun de ces pays;
    • Signer des accords d'exclusivité concernant les minerais en question;
    • Profiter de l'instabilité émanant des problèmes sociologiques, historiques, ethniques économiques etc., proposer notre expérience en termes de sécurité ou nos forces armées pour leur protection;
    • Nouer des liens proches et intéressés avec des cadres politiques, des intellectuels, des personnalités, des notables, des influenceurs d'opinion etc. dociles à notre cause.

L’histoire nous enseigne que dans certains cas, annexer en douce ou par la force d'un pays n'a pas trop posé de problèmes éthiques à des puissances dominantes. Avec la raréfaction des ressources, il ne serait pas inconcevablement surprenant d'observer des annexions en Afrique ou ailleurs.

Si politiquement, la décision capitale est de régner dans le monde comme la puissance principale, la stratégie principale enveloppera toutes les stratégies secondaires et les tactiques diverses et variées. Toutes les démarches ultérieures découleront de la vision principale de l'avenir et trouveront leur explication dans les actions politiques, diplomatiques, directement armées ou par procuration (utilisation des proxies) etc.

Chaque tactique englobera des modes d'action, des mouvements opératoires de toutes sortes qui serviront à la cause principale. Par exemple, nous avons observé qu'au Chili, renverser le régime en place par un autre régime, plus ouvert à la vision mondiale des Etats-unis, a commencé par provoquer d'abord des crises alimentaires et économiques afin de rattacher une partie de l'opinion publique à ce changement. Par ailleurs, l'achat et l'acquisition des personnes influentes, des intellectuels, des groupes d'actions, des agents, des cellules sur le territoire des autres pays ne sont pas que des sujets hollywoodiens.

Comme vous avez compris, nous parlons des poupées russes, des matriochkas.

Ainsi, un stratège est un rêveur des possibilités politico-économiques à venir, des équilibres probables des forces du futur, des opérations de mesures et de contre-mesures fondées sur des armes qui pourraient exister, qui sait, un jour...


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A suivre...

1- Carl von Clausewitz, De la guerre (Paris: Ed. de Minuit, 1992).
2- André Beaufre et Thierry de Montbrial, Introduction à la stratégie (Paris: Pluriel, 2012).
3- André Beaufre, Vue d’ensemble de la stratégie, Politique étrangère 27, no 5 (1962)




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