De la Stratégie

Alexandre Serain Shvaloff



De la Stratégie-VIII Culture-IV


VIII.1. Applications en Stratégie

Cette semaine nous allons prendre un peu de recul par rapport aux notions de base qui feront encore le sujet des chapitres prochains pour vous proposer quelques travaux pratiques. Comme nous l'avons vu, la stratégie n'est pas un petit jeu fondé sur les habitudes procédurales qui se répètent comme lors d'une campagne classique de publicité. Nous avons déjà proposé des descriptions pour distancer le produit de l'intelligence, de l'imagination et de liberté de la pensée pure qui est la stratégie, de la "tactique" et des "manœuvres" qui demeurent les reflets parfois, de l'artisanat d'excellence (http://bit.ly/36aAYo2).

Le rôle du stratège est de s'isoler comme tout scientifique, des croyances, des approches émotionnelles, des envies dans le but de cristalliser des rêves possibles afin que les sociétés et les politiques décident, investissent et construisent leur avenir à partir de ces modélisations probables.


VIII.1. Travaux Pratiques

Imaginons que vous êtes à la tête d'un grand pays Sud-Asiatique doté des armes de dissuasion nucléaire et de la technologie de transport à longue distance (missiles, avions, sous-marins etc). Vous êtes entouré des pays pas vraiment amis avec lesquels vous êtes, de temps à autre, en friction militaire, sans grandes conséquences. Eux aussi, ils possèdent comme vous, des armes de dissuasion nucléaire ainsi que des technologies permettant de frapper des cibles à longue distance. Si toutes vos stations de tir se trouvent sur votre sol, quelques inconvénients ne seront pas évitables.

D'abord, on peut parler d'un effet de concentration. Les autres pays pourraient attaquer en tir de barrage et détruire certaines de vos bases de lancement "chaud" (hard launch) ainsi que mettre en rude épreuve, l'électronique de tous vos systèmes d'attaque et de défense à cause des effets collatéraux de la radioactivité.

Vous posséder quelques points de lancement "froid" (soft launch) mais leurs approvisionnements en mer vous pose quelques problèmes. Pour diminuer les inconvénients d'alimenter vos points de tir, vous avez besoin des bases militaires éparpillées afin de posséder une force de frappe en éventail.

Le message transmis à vos ennemies potentielles serait :

"Si vous me frappez d'un côté, je peux toujours répondre par d'autres. Vous non-plus, vous n'allez pas sortir indemne. Alors, laissons-tomber".

Mais comment trouver des bases militaires dans des pays étrangers qui auront, eux aussi, des réticences afin de ne pas heurter la sensibilité de vos voisins qui sont des "superpuissances" ? N'allons pas chercher des exemples des plus cyniques qui étaient monnaie courante dans une époque comme faire des putschs grâce aux sociétés militaires privées, acheter des dictateurs sanguinaires accueillis comme des rois en Europe etc.

Voici une réponse simple, propre et irréprochable :

"en faisant gagner des élections démocratiques sans triche à des partis et aux personnes qui seront susceptibles de servir à vos intérêts".


VIII.2. Comment faire gagner des élections

Sous nos systèmes démocratiques, les choses sont simples. Pour gagner les élections, il faut avoir obtenu proportionnellement plus de votes que de ses adversaires pour une majorité de parlementaires. Pour que vos rêves se réalisent, il ne vous reste que deux possibilités pour obtenir plus de voies que vos adversaires :

A- Mobiliser plus de votant pour vous
B- Démobiliser les votants pour vos adversaires


VIII.2.1. Mobiliser plus de votant pour vous

Actuellement, avec l'implication des réseaux sociaux, les puissances "qui nous aiment bien" comme les services spécialisés russes ou d'ordres politico-financier nord américains investissent ouvertement sur tout mouvement susceptible de léser les liens sociaux, le pouvoir économique ou les idées pour une fraternité européenne. Ainsi, à coup d'argent "prêté" aux mouvements situant aux extrémités politiques, autoritaires, ethnicistes d'une part et d'autre part, par des campagnes de propagation de "fake-news", de démagogie, de mensonges mélangés à des semi-vérités, nos démocraties sont mises à l'épreuve lors de chaque élection.


VIII.2.2. Démobiliser les votants pour vos adversaires

Nous sommes arrivés à une démarche beaucoup plus subtile. Il ne s'agit pas ici d'utiliser des méthodes des mouvements fanatiques et sanguinaires mais, créer des conditions pour que le camp adverse ne se déplace pas pour aller voter. Notre exemple ici, décrira comment le faire. Il ne s'agit pas d'un exercice de style mais, une leçon que nous tirons du réel, du vécu.


VIII.3. Ethnicités et Démocratie

La notion d’ethnicité est peu usitée en France. Dans notre imaginaire politique hexagonal, il s'agit d'une question gênante. Un des piliers fondateur de la République ayant été construit autour de la notion de "citoyenneté", toute approche venant de mettre en lumière les faits selon lesquels, dans la vie réelle, les choses pourraient se passer autrement, était souvent bannie, rejetée. Ce rejet reflexe, automatique, inspirant de beaux textes, renvoie à l’universalisme, à la citoyenneté et à la transcendance civique des intérêts particuliers. Par ailleurs, l'article 8 de la "Loi informatique et libertés" de 1978 interdit de collecter ou de traiter des données à caractère personnel qui font apparaître, directement ou indirectement, les origines raciales ou ethniques.

Ceux qui défendaient une vision plus "colorée" de la sociologie étaient de temps à autre, insultés, invectivés. En même temps, considérer cette belle idée de citoyenneté comme une idéologie universelle, l'imposer comme "LA vérité" empêchait d'étudier académiquement certaines questions sociales. La colonisation externe ou interne a été ainsi considérée comme une offrande, une bienfaisance, dont les critiques ont surpris ceux qui croyaient que la République colonisait par générosité, par bonté.

Jules Ferry devant la Chambre des députés, le 28 juillet 1885 déclarait :

"Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le droit de civiliser les races inférieures".

Les notions d’ethnicisme et de racisme sont fréquemment confondues, dans la vie sociale, comme dans l’analyse scientifique. Si le racisme revient à expliquer les différences de comportement par la race, identifiée par des caractéristiques physiques au premier rang desquelles figure la couleur de la peau, l’ethnicisme renvoie davantage aux caractéristiques culturelles supposées d’une population (une langue, une religion, un ensemble de pratiques sociales).(1)
Pour définir l'ethnicité, la contribution webérienne constitue un point de départ.

Les groupes ethniques sont pour Max Weber (2),

"des groupes humains qui nourrissent une croyance subjective à une communauté d'origine fondés sur des similitudes de l'habitus extérieur ou des mœurs, ou des deux, ou sur des souvenirs de la colonisation ou de la migration, de sorte que cette croyance devienne importante pour la propagation de la communalisation — peu importe qu'une communauté de sang existe objectivement (p. 416)". Les us et coutumes qui fondent la croyance subjective résultent des différentes conditions d'existence, économiques et politiques, auxquelles un groupe doit s'adapter (p. 418). Il s'ensuit que le contenu d'un groupe ethnique reste indéterminé, puisque ses attributs varient d'une situation à l'autre. M. Weber qualifie de communalisation toute relation sociale (orientation mutuelle des comportements) qui repose sur un fondement affectif émotionnel ou traditionnel (p. 41).
Selon Max Weber, le partage de certaines qualités, telles que la couleur de la peau, la religion, la langue, la même situation, le même sentiment pour la situation commune ne constitue pas une communalisation ; il faut que ce sentiment donne naissance à l'orientation mutuelle de leur comportement (p. 42).

Une grande partie de la littérature soutient que le vote ethnique est préjudiciable à la démocratie. Le vote ethnique peut avoir au moins trois effets :

A- il peut réduire l'incertitude des résultats électoraux ;
B- il peut accroître le caractère de vainqueur des élections ; et
C- il peut conduire à un processus de surenchère ethnique selon les nombreux travaux de James Long. (3)

Comme nous l'avons vu, quand on veut faire de la stratégie, on ne peut que bâtir ses constructions sur des fondations factuelles, dénudées de toute coloration idéologique. Ainsi, chez les bons stratèges, laisser ses convictions, ses envies, toute considération d'ordre moral en dehors des analyses s'impose. Après, ce que l'on fait des projections analytiques demeure dans le domaine politique, dans les choix des sociétés. Ces décisions politiques reflètent parfois, nonobstant la clarté des descriptions concernant "des futurs probables", des tendances suicidaires ou perverses.


VIII.4. Elections Démocratiques

Sur un plan conceptuel, nous pouvons décrire la démocratie comme un espace où les décisions politiques pour gérer le présent et pour configurer l'avenir sont adoptées après confrontations pacifiques des citoyens informés et conscients du bien commun. Les problèmes commencent quand on prend les beaux textes comme "vérités". Le sentiment d'appartenir à une communauté s’amplifie surtout où il y a une "distance culturelle" entre communautés.(4)
En France, où la notion de "citoyenneté" est imposée, les existences par "nous" se conjuguant avec le sentiment d'appartenir à des communautés ont la peau dure. Même après quelques générations, certains Français se définissent par rapport aux origines de leurs parents, de leurs grands-parents ou par rapport à une religion.(5, 6)


VIII.5. Analyse de l'Ethnicité

Maintenant, sans citer de nom, imaginons un pays où vivre sans complexe son appartenance ethnique fait partie des us et coutumes. Deux ethnies partagent le pays.
La composition ethnique reflète une histoire d'immigration. Les deux ethnies dominantes du pays sont composées des populations d'origines sud-asiatique et africaine noire. Ces deux populations sont représentées dans le sein de deux partis politiques qui gagnent ou perdent les élections avec très peu d'écart.
Les originaires de l'Asie du Sud constituent le groupe ethnique le plus important du pays (35%). Cette population est principalement composée des descendants de travailleurs amenés pour remplacer les esclaves de l'Afrique noire libérés, qui refusaient de continuer à travailler dans les plantations de sucre. Grâce à la préservation de leur culture, de nombreux résidents d'origine Sud-Asiatique continuent à maintenir les traditions de leur patrie ancestrale.
Les originaires de l'Afrique noire, constituent le deuxième groupe ethnique du pays, avec environ 34,2% de la population s'identifiant comme "africaine". La majorité des personnes d'origine africaine sont les descendants d'esclaves amenés de force dès le XVIe siècle.
La majorité du reste de la population est constituée de personnes qui s'identifient d'origine amérindienne, européenne, chinoise et arabe.
Le résultat des élections, comme prévu, a été, est et sera toujours incertain à cause des sentiments profonds d'appartenance à une ethnie qu'à un Etat-nation, même si, certains sondages effectués surtout après des exploits sportifs des athlètes de cette société.


VIII.6. Armes contre la Démocratie

La semaine prochaine, nous allons exposer une méthodologie comprenant l'informatique, les réseaux sociaux, la PsyOps, Big Data et l'ethnicité des populations ciblées afin de changer le destin d'un pays étranger en vue d'obtention des conditions répondant à nos besoins et à nos intérêts...




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La Suite...


1) Siniša Malešević et Mark Haugaard, éd., Making sense of collectivity: ethnicity, nationalism, and globalisation, Interpreting the modern world (London ; Sterling, Va: Pluto Press, 2002).
2) Max Weber, Les catégories de la sociologie, Économie et société Vol1 (Paris: Pocket, 2008).
3) James D. Long et Clark C. Gibson, "Evaluating the Roles of Ethnicity and Performance in African Elections: Evidence from an Exit Poll in Kenya", Political Research Quarterly 68, no 4 (décembre 2015): 830‑42, https://doi.org/10.1177/1065912915608946.
4) Geert Hofstede, "What Did GLOBE Really Measure? Researchers’ Minds versus Respondents’ Minds", Journal of International Business Studies 37, no 6 (novembre 2006): 882‑96, https://doi.org/10.1057/palgrave.jibs.8400233.
5) Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, "Le vote des cités est-il structuré par un clivage ethnique ?", Revue française de science politique 60, no 4 (2010): 663, https://doi.org/10.3917/rfsp.604.0663.
6) Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, Regards croisés sur les élections (Paris: Presses de Sciences Po, 2010).




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